L’institution culturelle ou l’art de nourrir les intermédiaires goulus

Institution, culture et technique du coucou ou comment croître et trouver sa pitance dans les nids des talents des autres

1.  Une institution est un organisme

Comme tout organisme, elle a comme priorité de faire valoir ce qui nourrit le plus copieusement ses besoins. Et ceux-ci sont énormes, autant qu’il faut de foin pour pour satisfaire le bétail.

 

De l'art, de l'art, de l'art, en quantités astronomiques

Préface dans ta face

À chacun son chemin. Le mien est celui de la brisure poétique et de la confusion volontaire – des arts, des genres, des sens, des sexes, des lieux de l’esprit et du corps et bien sûr, des sentiments. Et tant pis si personne n’y voit goutte. Après tout, que m’importerait que vous ayez mes œuvres sur les étagères de vos mémoires si je ne me souvenais avant tout qu’elles sont en premier lieu importantes pour moi.

Ma route traverse le corps ; mon seul chemin est vers le corps. De l’amour à plus soif. Un public face à moi ; le plus gros des réseaux de corps réceptifs mis à disposition. L’ignorance, la peur, les denrées les plus répandues chez les hommes et les femmes s’y retrouvent elles-aussi, aplanies par un même rouleau d’appétits et de goûts pour les miracles ordinaires, de la télévision aux spectacles estampillés label qualité culturelle. Du coup, on appelle ça la norme. La norme – les individus qui s’en revendiquent par éradication d’une singularité affichée qui leur serait propre – résulte du peu d’ambition personnelle à explorer l’humain. Nous même, soi-même ; tout autre que le pouvoir d’une image mentale prétendument commune. Pour éclater le pouvoir jusque dans sa structure osseuse, il suffit de témoigner par millions de nos singularités spécifiques à visage découvert. Un outing de la pensée. Mais le voulons-nous ? Qui le veut ?

Le rôle d’un état, qu’est-ce donc : encaisser et protéger. Nous payons pour qu’une entité à tête flexible, mouvante et remplaçable crée, favorise une image générique du normal ; de ce qui doit arriver, de ce qui doit se faire et dans quelles limites.

Eléphant pétrifié dans une institution muséale © David Noir 2011
Eléphant pétrifié de Roumanie (D’après photo d’un éléphant naturalisé du Muséum d’Histoire Naturelle de Bucarest) © David Noir 2011

Ce qui parait souhaitable pour permettre bien être et développement de soi – interdiction du meurtre, assurance d’un toit protecteur et d’une nutrition équilibrée – et au-delà, infrastructures sociales et culturelles au sens large. Le minimum n’est souvent qu’en partie fourni. L’essentiel manque à beaucoup. Passe encore, soyons philosophes. Ce qui ne peut se tolérer en revanche, c’est le diktat raisonneur, la morale paternaliste et en toute extrémité, le jugement artistique.

Que répondre à l’état culture qui s’arroge le pouvoir pédagogique d’amener en une progression savamment calculée, le consommateur bourrin à sa part d’art singulier ? Tout simplement que lui, Etat, n’a rien à faire en ces lieux. Que le pouvoir des arts appartient à ceux qui le font, ce qui finalement pourrait revenir à tout un chacun s’il s’en donnait la peine.

2. Les éléphants du pouvoir dans la jungle de la création scénique

Sous prétexte de représentativité, la direction des lieux culturels s’est confondue au fil des années, pour le directeur ou la directrice de structure, avec le choix de sa propre décoration d’intérieur en terme de programmation; autant dire : ses goûts. Pourtant, on ne leur demande pas d’aimer, mais de distribuer un ticket pour le paradis confortable des lieux d’exploitation nationale à qui en fait la demande. C’est comme bouffer. Tout le monde peut y avoir droit au nom du pot mis en commun par le prélèvement de la dîme. Du moins, ça devrait être ainsi. Au Privé d’orienter ses choix, à l’Etat de faire du « tout venant ». Ca n’irait pas plus mal. On viendrait montrer son spectacle, ses tableaux ou autres créations, simplement parce qu’elles existent. Et dieu sait qu’il y aurait des merdes. Mais des merdes à portée de main, des merdes libres et sans entraves, juste permises de s’exposer par la réservation d’un jour, d’une date ou d’une série de dates sur un planning administratif de réservations. Simplement pour brouiller les cartes, simplement pour que chacun y mette sont grain de sel, simplement pour retirer du pouvoir à qui n’a pas de raison d’en avoir. Pas de business mais de l’exposition. Pas pire qu’autre chose. Peut-être une petite cotisation ; une participation modeste, juste pour dire ; comme on dédommage un logiciel libre sur Internet.

Pour le reste, les théâtres seraient comme des hôtels, ce qu’ils ont vocation à être, des lieux de repos, où l’on souffle un peu. Des lieux d’hébergements momentanés pour se couper du monde courant. Et des hôtels, il y en a des pourris et des luxueux. Certains que la plupart d’entre nous ne pourront jamais se payer. Mais des pourris, pas trop chers, il y en aura toujours avec des chambres de libres. Un hôtel, ça ne dépend pas d’une instance qui ignore le désir du client en question, au profit de celui du tôlier ou de la couleur du papier peint de la cage d’escalier. Car le rôle de telles structures c’est de maintenir, d’encourager le désir. Mais de ce côté-là, bernique. Pour avoir du désir, il faut du sexe quelque part. Mais de sexualité, les administrations s’enorgueillissent d’en être dépourvues. Tous les choix se disent justifiés, raisonnés et surtout pas impulsifs et humides comme une excitation.

Experts, mais en quoi exactement ?

Hauts spécialistes du camouflage de bandaison et du mouillage spontané, l’expert et l’experte sont les fibres textiles d’un slip menteur, absorbant les volumes et les humeurs ; une gaine moulant rigidement les déformations des corps en un unique carcan. Oui, les commissions d’experts sont des slips d’antan, tue-l’amour et anti moule sexe. L’incarnation du sérieux en guise de paravent pour préserver sa place. Des champignons voraces qui ont inventés le service aux auteurs, des mycoses du flux subventionné qui prolifèrent à son contact.

3. Contagion de l’institution virale

L’institution culturelle s’est développée sous la forme d’une pandémie du bon aloi. À de rares exceptions près où certains humains non mutants se trouvent avoir échoué là et y survivent quelques temps suivant le caprice d’un hasard innocent, tous ne meurent pas mais tous sont à coup sûr frappés.

Quelques Langlois, quelques fous, quelques crados. Pour les autres, fonctionnaires bien mis et au fait des arts, entre aussi dans la composition de leur rôle, les fameux « coups de cœur » à défaut de coup de cul. Il serait malhabile et naïf de se déclarer totalement impartial. Savoir montrer sa légère faille qui fait de soi un humain est la nouvelle botte secrète à la mode depuis la fin du gaullisme. Les hommes et les femmes ont changé, n’est-ce pas ? Mais sous ces impeccables exemples de droiture et d’humanités si abordables, on découvre parfois d’imposants castrats bien repus, d’immenses eunuques à la moue boudeuse, insatisfaite à force de faire bombance. Reste à se faire invité à leur table. Heureusement quand on n’a pas grand-chose à dire en terme de création, il reste du temps pour s’ouvrir des portes. On appelle ça creuser son sillon, en art y compris, quand on n’est pas capable de réellement créer. Enfin nous y voilà.

Structures pachydermiques assoiffées de culture et consommateurs lambdas se trouvent, les uns comme les autres, repus et bedonnants, tout au bout de la chaîne alimentaire des divertissements mâtinés de savoir. Ils s’en vont avec le sentiment du devoir accompli sans omettre de conserver une petite poire pour le soif et un petit en-cas pour la route.  Chacun reprend son chemin au sortir des lieux contemporains, bien rassasié, emportant l’inévitable brochure, le panier garni, le palais gâté, le palais … et les poules seront bien gardées.

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