Écran total : regard, désir, échange

Conseil avisé pour qui ne souhaite pas forcément en recevoir. L’échange n’est pas un processus qui se satisfait de la convivialité de surface. Ses chances d’advenir sont aussi fragiles que le désir qui les suscite. Agir ne suffit pas.

Regard, désir, échange et représentation de soi

1. Écran total

Je ne fais pas réellement de différence entre regarder un écran et regarder ce qu’il y a autour. Tout est écran. Tout fait écran à ma perception et à ce que je voudrais percevoir. En vérité, je ne crois pas être vraiment fasciné par les écrans. Je m’en sers mais en les balayant du regard, je ressens davantage les cadres que je ne perçois les images qu’ils enserrent.

Les objets réels me semblent aussi imperméables que leurs images diffusées sur écran. Il n’y a pas tellement de différence. L’image est un objet comme un autre. C’est sans doute pour ça que je ne suis pas captivé par l’idée de Dieu. Même si je croyais à une existence de cet acabit, Dieu ne serait jamais qu’un dieu comme un autre. Une immatérialité physique. Ou l’inverse.

Je ne verrai jamais les milliards de choses, d’animaux, d’êtres humains et d’objets qui m’entourent. Je m’en fiche. Voir ne change rien. En avoir la conscience est juste perturbant. C’est trop. Cette soi-disant richesse est de trop dans mon existence. Je ne peux rien en faire. Elle ne m’est pas accessible ; pas d’avantage que ces objets sur ma table et à portée de main ne le sont en réalité. Cette foison ne fait que pousser mon imagination à la dérive et m’éloigner de moi.

Je connais bien cette notion d’abondance. Je l’ai déjà portée en scène à travers des centaines d’objets, de costumes, de gadgets et de dizaines de personnes qui défilent. Même permanence de toute chose et de tous les êtres. Rien de tout cela ne m’est accessible simplement parce que je ne peux pas être au cœur des choses et des êtres. Je ne peux pas être ce que je vois. Je suis extérieur. Je ne m’incarne que dans moi. C’est bien logique semble-t-il.

Alors cet échange, ce fameux échange partout prôné aujourd’hui à l’heure où certains semblent avoir la crainte de le perdre, d’en perdre l’aptitude – peut-être à force de se trouver vissés devant ces terribles écrans qui eux-mêmes ne semblent diffuser que de l’invitation à l’échange – je ne sais pas de quoi il devrait être fait.

J’échange une pièce de monnaie contre un bout de pain, j’échange quelques paroles de courtoisie – à toi, à moi ; je parle, tu m’écoutes ; tu parles, je t’écoute, mais je n’échange pas ma place contre la tienne.

Quand je suis intensément pris par quelque chose que je vois, que je pense, que j’entends ou que je profère, je n‘échange pas justement. C’est même le moment où j’échange le moins. Je prends et quand je donne, je donne en prenant ; voilà tout.

L’échange ne devrait s’appeler ainsi que s’il était simultanément possible dans les deux sens : réception ↔ don. Ça ne se passe pas ainsi pourtant.

Que cela puisse se produire au même moment ne signifie pas que cela ait lieu au même endroit ; à ce même endroit de l’échange – flux croisés dans un canal unique de perception et de temps.

2. Un coup toi, un coup moi ; après toi, après moi, ensemble… tout ça ne fait pas l’échange

Il faudrait que ça se passe comme dans ces films de guerre ou d’espionnage dans lesquels à un moment déterminé, deux prisonniers permutent dans une précision anxieuse de minutage et de lieu, avec la précaution d’une parfaite équité dans le déroulement des opérations synchrones, sous peine que tout se mette à pétarader ; sous la menace que la fusillade éclate au moindre faux pas, au plus petit écart de droiture des protagonistes s’avançant l’un vers l’autre, se croisant à peine du regard, sur ce pont choisi pour l’occasion, à découvert.

Une opération parfaitement lisible et pourtant tremblante car tout juste maîtrisable. Une fois lâchés l’un vers l’autre, les otages déroulent chacun un fil intensément tendu depuis leur base, jusqu’à le rompre tout à fait au milieu du trajet, là où les corps se croisent et achèvent de se faire face pour poursuivre leurs avancées d’un pas mesuré de funambule en se tournant le dos.

On dénomme parfois ces courts périples pétris de sueurs froides ou chaudes et d’émotions fortes, histoires d’amour. Dans les meilleurs des cas, de beaux échanges en bonne et due forme et de belle facture, avec toute la pression qu’il faut pour être sûr que l’on s’écoute et non que l’on se subisse à tour de rôle.

Tout échange mériterait davantage son appellation s’il était toujours géré ainsi, au point d’impact d’une collision parfaite. Encore faut-il être préoccupé de la rencontre et non du glissement d’un point de vue sur un autre.

Pas de rencontre sans frôlement des corps ou friction des esprits donc, mais pour autant, pas forcément d’échange.

Il s’agit de se rencontrer de face et de laisser pénétrer en conscience quelque chose de la réalité prenant place en vis-à-vis de soi.

"Les camps de l'Amor" - Hissage du décor en feuilles d'aluminium au Générateur - Photo © David Noir 2015
« Les camps de l’Amor » – Hissage du décor en feuilles d’aluminium au Générateur
Photo © David Noir 2015

Internet, tout comme le reste du monde dont il est issu ne constitue en réalité pas un terrain d’échange, mais d’affrontement. Difficile de passer au-delà de l’aspect mercantile de l’échange pour réaliser des formes de symbioses osmotiques.

Dommage pour nous car c’est pourtant un des aspects enrichissant de l’existence lorsque cela se produit. S’unir de façon un tant soit peu durable réclame beaucoup d’envie et autant de travail. A travers une œuvre commune, dans un lit, au long d’une vie… on découvre au fil du temps de nombreux et habiles faussaires en la matière. Les escrocs de l’échange sont légion. Ceux et celles qui en font la promotion comme d’un processus facile et accessible sont assurément les plus douteux/ses à mes yeux.

3. Il faut du temps, il faut de la grâce, il faut de la foi

Il faut également du désir. Mais trop d’échanges caducs le tuent ou le rendent impraticable. Une fois perdu, inutile de s’abimer les mains à creuser le sol où la source s’est tarie. Mieux vaut passer ailleurs, par d’autres voies.

La symbiose peut être un but en soi. En amitié, comme en amour ou en présence d’un auditoire, il vaut mieux, si l’on veut lui donner une chance d’apparaître, se montrer véritablement sincère en déposant les armes. La puissance oratoire se remarque en ce qu’elle ne cherche pas à établir de rapport de force. A contrario, la conviction séductrice, particulièrement celle camouflée en sagesse, est une forme plus ou moins visqueuse et répugnante qui n’attire à elle que ses semblables.

La soif d’échange sincèrement fondée peut s’avérer plus revêche à travers son authenticité que le partenaire, l’interlocuteur ou le spectateur ne le souhaite. Elle peut même s’incarner dans l’insulte et le dénigrement tant le bas niveau de désir et le taux de prise de risque de la rencontre nous désespèrent. Parfois, un échange furtif d’affection se produit. Il faut l’attraper au passage, le regarder un temps ensemble pour voir combien nous ne le possédons pas, puis le laisser partir.

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