Parlons travail : De la scène à WordPress

Œuvrer sur Internet est aussi un travail manuel

Parler de son travail c’est parfois aussi le faire

Si ce n’est le réaliser dans son entièreté, c’est au moins le faire un avancer, le pousser comme on fait rouler une pierre. J’utilise Internet en ce sens ; comme un moyen nouveau de diversifier le discours, de rendre un aperçu le moins linéaire possible de mon approche de la scène que je vis comme un espace qui ne suit pas une ligne temporelle continue.

Pour moi concrétiser un moment de spectacle, quel qu’il soit, quel que soit son style, n’a d’intérêt que dans l’expression de ce perpétuel zigzag, de ces allers et retours, de ces atermoiements entre un but que l’on envisage d’atteindre et un désir tout aussi palpable d’y renoncer.

C’est cet espace que j’arpente sur scène comme derrière cet écran et dont je veux rendre visible la trace, car c’est pour moi dans cet entre-deux que se réalise le travail de l’interprète qui réussit quelque chose.

Tout autre accomplissement artistique qui se veut abouti de façon définitive et cernée m’apparaît comme une architecture lourde et patrimoniale. A ces miroirs de l’ego des hommes, façonnés en pierre dure, je préfère l’argile qui ne sèche jamais que pour se fendre ou se déliter au contact d’un air humide ou d’une flaque d’eau et y devenir miroir de boue.

Je manipule donc sites et performances comme de la glaise. Je les malaxe autant qu’il est possible. A travers cette instabilité de la matière virtuelle je cherche à favoriser l’expression d’un mouvement naturel et autonome. Celui de ma pensée. Pas une pensée réflexive, juste une pensée qui court, s’accroche, se déploie, se dissout, s’incarne pour s’évanouir.

1. Le Web est une matière plastique propre au travail du plasticien

Les peintres, les sculpteurs ont désiré capturer la nature, en saisir l’essence. Je n’ai pas l’impression de vouloir faire autre chose en reproduisant par mimétisme l’intrication complexe et hasardeuse des flux de pensées et d’images qui me traversent. Là où une majorité de spectacles montrent un arbre, je souhaiterais voir le mouvement de sa sève et l’évolution des cellules de ses fibres plutôt qu’une image d’ensemble qui ne me dit rien de sa réalité de fond. Le réel est microscopique, invisible à l’œil nu. Je n’ai aucun besoin du didactisme d’un artiste souvent trop pédagogue et pas suffisamment poète, pour prendre plaisir à contempler un paysage. Mes yeux et ma rêverie me suffisent.

Il en va de même pour les histoires humaines, le charme des corps et l’attraction des êtres que je suis à même d’apprécier sans besoin du pointage par la béquille d’un regard extérieur, en ce cas pollué par l’art. Les œuvres de l’esprit comme on dit, ont bien souvent un temps de retard sur ce que l’on sait déjà.

Pour aller plus loin, il faut travailler et se questionner davantage. La notion de « vie » elle-même est une perception grossière de notre quotidien. Seul le vivant fonctionne. S’il ne fonctionne pas, il n’existe tout simplement pas. Le concept de mort lui-même ne peut se réduire à un événement fixe. Le dernier souffle rendu, la métamorphose commence. Tout s’agite et ne cesse de s’agiter à l’intérieur. D’autres vivent ce que nous ne vivons plus. Peu importe qu’ils nous apparaissent comme des microorganismes. Le fait est qu’ils sont aussi nous, même s’ils ne sont pas notre conscience.

De façon équivalente, le travail que je donne de temps à autre à voir en scène n’est que de surface.

Le reste du temps, inlassablement, quotidiennement, sans pour autant que je choisisse de le faire, je mets en connexion les petites particules qui constituent mon réseau de pensée. D’une image à un texte, d’un site à un autre, je me sers des outils que m’offre WordPress pour narrer quelque chose de cet entrelacs et dans le meilleur des cas, en rendre une perception fidèle.

Au travail © David Noir 2018
Au travail © David Noir 2018

Malheureusement, WordPress reste un outil grossier et relativement inapproprié pour ce que je veux faire. Après de multiples expériences, j’ai néanmoins décidé de l’utiliser, n’ayant pas à ma disposition le temps et la latitude nécessaire pour parfaitement apprendre à coder. Le piège serait d’y voir absorber mon temps et mon énergie pour un résultat qui se ferait encore davantage attendre. Face à ses propres manques, limites et imperfections, il faut savoir faire des choix, sous peine de différer sans cesse la mise sur pied de ce qui ne doit être finalement qu’un outil.

J’ai donc trouvé la parade en démultipliant les sites afin de bénéficier de la diversité de formes que m’apportent les thèmes conçus pour WordPress. Face à l’ampleur de l’offre, le temps et l’argent dévolus à identifier des thèmes fiables, proprement codés et susceptibles d’être maintenus à jours par leurs auteurs est déjà conséquent. Il en va de même pour les plugins. S’ils font tout le charme de WordPress par leur infinie variété, ils en sont aussi paradoxalement les plus pathogènes pour la santé des sites par leur lourdeur et leur appétit démesuré en ressource pour les plus mal conçus d’entre eux.

Sans être aucunement spécialiste, il est facile de s’apercevoir bien vite que le petit monde qu’offre WordPress a tous les avantages et les inconvénients d’une société libérale. Ça part dans tous les sens et les options divertissantes et supplémentaires que représentent les plugins fusent pour le meilleur comme pour le pire. Mais c’est ainsi en ce domaine. Et si l’on fait le choix de s’intéresser aux possibilités de création sur internet, il faut s’apprêter à renoncer à toute réelle indépendance.

Suspendues au-dessus des têtes des bloggeurs, les épées de Damoclès sont incroyablement nombreuses. Suspensions ou dysfonctionnements possibles des services de la part des fournisseurs d’accès à Internet ou des hébergeurs, interruptions des mises à jours des thèmes et plugins par leurs développeurs, infinie variété des résolutions d’écrans et des appareils utilisés par les internautes, multiplicités des systèmes informatiques, sans parler de tous les conflits et incompatibilités qui peuvent exister entre les applications conçues hors d’une véritable norme commune et dont la qualité dépend entièrement du bon vouloir de leurs concepteurs.

Bref, si Internet peut devenir partiellement plus qu’une simple plateforme d’informations ou de désinformation, mais bien aussi le support d’un art narratif nouveau assez proche de la mise en scène, comme je le crois, il le devra également à ses multiples contraintes comme il en est de toutes les formes d’outils artistiques. Reste à s’en affranchir. Et c’est là en ce qui me concerne, une bonne part de l’aventure.

2. Si l’on ne peut être indépendant, tâchons d’être en partie autonome

C’est ce que je m’efforce de faire en m’amusant avec beaucoup de plaisir à raconter les mêmes choses à travers des interfaces différentes.

Pour qui s’y intéresse, le charme qu’apportent les différentes façons de présenter quelque chose est indéniable. Ces contenants sont même tout aussi importants que les contenus qu’ils affichent, voire davantage. Tout l’art de la mise en scène est là : à travers quoi se disent les choses ? Quels contextes, quelles ambiances, quels véhicules, quelles esthétiques et en quoi ces environnements modifient totalement le sens de ce qui y est énoncé ou montré. Voilà ici résumé la définition même de ce qui est pour moi le travail d’un acteur, d’un performeur ou de quiconque se produit en public.

La boucle est ainsi bouclée. Internet est le pendant virtuel de la scène qui, si l’on y réfléchit bien, s’est toujours révélée elle-même tout autant impalpable dans son essence puisqu’entièrement axée sur l’instant. Le réel et le virtuel n’ont de ce fait, jamais été aussi proches et par bien des aspects, aussi similaires.

Notre époque, logiquement, en témoigne d’ailleurs de façon éclatante autant par ses aspects technologiques les plus étonnants, signes d’un impressionnant niveau d’avancée intellectuelle, que par celui tout aussi abyssal de notre médiocrité si l’on se réfère aux commentaires, pour bon nombre affligeants, des réseaux sociaux.

Une preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de notre goût prompt et avide pour l’apparence des choses plutôt que pour la réalité de leur profondeur. Dans mon relatif optimisme, je reste néanmoins persuadé que chacun/e, grâce à la sensibilité très particulière de notre espèce, a accès à ce luxe abordable qu’est le travail de réflexion sur soi-même. Il suffit de s’en donner les moyens simples : un peu de temps et un contexte favorable : un peu de solitude.

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2 réactions sur “Parlons travail : De la scène à WordPress”

  1. HUOT Répondre
    15 février 2018

    Je suis fasciné de post en post par la manière dont tu investis internet et y vois en effet comme toi une matière riche. En réaction à ce nouveau blog, j’aimerais juste mentionner le titre d’un de mes derniers spectacles, un de ces gestes qui ne se sera joué qu’une fois, et qui s’est créé non dans la solitude mais au contraire autour d’un binôme (avec le chorégraphe Haim Adri) et la collaboration (en amont) & participation (le jour J) de plein de gens, professionnels et amateurs : la Ruée vers soi.

    1. David Noir Répondre Auteur
      15 février 2018

      Merci Mathieu. Je suis heureux que cet aspect là des choses t’intéresse aussi car j’ai la sensation que ce genre de préoccupations un peu « techniques » ne stimulent que peu de monde. Or ces réflexions sont pour moi les soubassements sans lesquels rien ne peut s’élaborer en direction des objets puissants, artistiquement parlant, qui m’intéressent et que je souhaite approcher.
      Même si ces pages ne croulent pas sous la fréquentation tu peux néanmoins nous donner la date et le lieu de ta création si elle est amenée à être jouée prochainement 😉

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